Il y a trois semaines, Mademoiselle Kinky a passé la nuit dehors. Ce
n’est pas la première fois mais cela arrive rarement et je m’inquiète
toujours un peu. Quand elle est rentrée, elle normalement si
intelligente avait le regard flou, les pupilles dilatées et le nez
plein de mucus.
Je me suis dit qu’elle avait attrapé un rhume; elle n’a jamais été malade en 8 ans, il fallait bien que ça arrive un jour !
Il y a trois semaines, Mademoiselle Kinky a passé la nuit dehors. Ce
n’est pas la première fois mais cela arrive rarement et je m’inquiète
toujours un peu. Quand elle est rentrée, elle normalement si
intelligente avait le regard flou, les pupilles dilatées et le nez
plein de mucus.
Je me suis dit qu’elle avait attrapé un rhume; elle n’a jamais été malade en 8 ans, il fallait bien que ça arrive un jour !
C’était tout un gros rhume de chat en tout cas car elle a cessé de
manger et boire. La chatte de Sébastien avait déjà été affligée des
mêmes maux et après lui avoir mis quelque chose dans le bedon avec des
seringues pendant deux-trois jours, elle était de retour en forme donc
on s’est décidé à faire de même avec Kinky.
Ça fait trois semaines que ça dure :(
Le regard flou est parti, heureusement, et je retrouve la chatte que j’aime tant.
Intelligente comme je n’ai jamais vu un autre chat l’être, et avec des
maniérismes de diva pas trop chiante qui la rendent unique et
complètement adorable.
Lorsqu’elle veut monter sur le sofa, elle attend par terre qu’on l’y
invite. Elle tolère mal qu’on la moque. Elle se couche toujours avec
panache, imitant souvent le logo de Firefox en dormant (c’est une
chatte qui a du goût, elle n’aime pas IE, voyons).
Lorsque je suis à l’ordinateur pour trop longtemps, elle se couche sur
le clavier et me regarde avec une innocence que nous savons toutes deux
être complètement fausse et ça me fait gonfler le cœur à chaque fois.
Jamais autant par contre que lorsqu’elle prend sa patte vêtue d’un
petit bas blanc et viens me frotter la joue afin que je la flatte. Même
ceux qui ont une aversion chronique aux chats ne peuvent rester
indifférent à cette demande d’affection si délicate et jolie.
Il faut dire que le fait qu’elle soit aussi belle aide à convaincre
même les plus coriaces. Avec un poil long pêche et crème tenant de la
laine angora, de grands yeux vifs couleur de sauge et une queue telle
une énorme plume me poussant à me demander parfois si elle est un être
magique mi-chat mi-écureuil, elle se classe définitivement au rang des
plus beaux chats qu’il m’ait été donné de voir.
Je pourrais me perdre longtemps à discuter de cet être bien-aimé mais
je ne vous encombre pas plus longtemps de ces détails et je retourne Ã
l’histoire qui nous concerne.
Après trois semaines à forcer Kinky à se nourrir et après moult
plaintes de cette dernière, bien qu’elle paraisse aller beaucoup mieux,
nous décidons de l’emmener chez le vétérinaire (normalement je fais
affaire avec un service de vétérinaire mobile mais c’est fermé),
puisqu’elle a quand même perdu beaucoup de poids. Sébastien et moi
sommes cependant assez convaincus que nous nous ferons dire que le pire
est passé mais vaux mieux prévenir que guérir.
C’est samedi soir, donc la clinique est vide. C’est toujours surprenant
de voir à quel point les animaux domestiques semblent n’avoir aucun
problème les samedi soirs mais je me retiendrai de faire des
commentaires anthropologiques, on est pas là pour ça.
Le vétérinaire examine Mademoiselle Kinky et nous annonce en moins de
deux minutes et avec certitude qu’elle se meurt et que nous n’avons pas
réellement de chances de la sauver. Son foie ne fonctionne pas assez
bien et elle a la jaunisse. Selon lui, la cause est sûrement émotive,
le chat aura vécu quelque chose de déstabilisant dernièrement.
Eh bien, moi qui me targue de ne m’être que rarement laissée aller dans
une situation émotive devant des gens autres que mes amis proches, pour
la première fois de ma vie je me mets à pleurer de façon absolument
incontrôlable.
Malgré les sanglots, j’ai toujours l’esprit clair et je pose toutes
sortes de questions au travers de larmes qui forment un rideau de
tristesse humide sur mon visage.
Moins de 5% de chances, dit le vétérinaire. Il faut la gaver d’une bouffe hautement nutritive et espérer désengorger son foie.
C’est fou comme parfois de petits nombres sont très très grands. 5% c’est tellement plus que 0.
Je rentre chez moi, armée de mon 5%, de mes bonnes intentions et de tout l’amour du monde.
Sébastien et moi commençons a la gaver et je dois vous dire que ça fend
le cœur. Mademoiselle Kinky, dame très fière, trouve excessivement
difficile de se faire forcer à faire quoique ce soit, surtout que ça
lui enlève un peu de dignité, se faire renverser plein de bouffe dessus
lorsqu’elle proteste avec véhémence à cette invasion désagréable.
Mais après le « repas » vraiment, elle semble aller mieux. Ça ronronne
à qui mieux-mieux. Je la laisse dormir près de ma tête dans le lit,
comme avant que Seb emménage chez moi (il fait de l’asthme) et elle se
couche la tête sur ma main. On est pas mal cute :)
Malheureusement, dans les autres jours c'est la dégringolade.
Son système trouve ça dur d’être
overloadé de protéines et
elle passe ses journées à dormir avec une expression « mon dieu faites
que ça passe » sur le visage, comme moi quand je mange vraiment trop de
pâtes par gourmandise.
S’ajoute à son malheur des vomissements qui empiètent encore plus sur
sa dignité féline. Elle vomit moins qu’on ne lui donne, alors comme au
moins le décompte est positif, on continue.
Je lui fais un petit lit sur une peau de fausse fourrure ainsi qu’une
playlist de musique apaisante. Je me dis, quoi de mieux pour réparer l’âme en peine d’une diva que du Enya?
Malgré toutes ces difficultés, la jaunisse semble définitivement
montrer des signes de défaites, puisque ses oreilles et gencives
reprennent une teinte rose plus santé. Isa : 1, vétérinaire poche: 0.
Je fais la petite danse du bonheur mais avec les sourcils froncés parce
que je m’inquiète pour mon bébé. Je me dis qu’elle semble aller plus
mal avant d’aller mieux, la jaunisse éliminée elle reprendra
inévitablement des forces !
Mais mon cœur commence à sombrer dans une mer de tristesse, parce que
son regard en détresse me fait chavirer. Je tente de naviguer vers la
rive de l’espoir mais je la trouve pas mal loin.
Comme on dit en anglais,
it ain’t over ‘til it’s over mais
je décide cependant tout de même de me prendre une bouée de sauvetage
nommée Dre France Piette, vétérinaire mobile qui est le médecin de
famille de Kinky et qui s’en serait normalement occupé si je n’avais
pas été à la polyclinique vétérinaire. Je prend donc rendez-vous pour
le plus tôt possible s’il-vous-plaît, qui s'avère être le lendemain
matin.
En attendant, je continue d’avancer à grand coup de nage morale vers la rive lointaine.
Jusqu’à ce que je retrouve ma chatte adorée cachée sous le lit, le soir
avant de me coucher. Un coup d’œil et je comprend son message muet
aussi bien que si elle me l’avait crié.
La machine a culpabilité embarque. Aurais-je dû appeler la vétérinaire
plus tôt ? Celui que j’ai été voir samedi mentionnait un problème
émotif, est-ce qu’elle s’est peut-être trop ennuyée quand je suis
partie pour 5 jours ? Est-ce que ma distraction de jeune entrepreneur
l’a fait sentir mal aimée ? En fait, je puis résumer tous mes doutes
avec cette question : suis-je une mauvaise personne qui a négligé sa
bonne amie par égocentrisme ?
La tête pleine de ces récriminations, je l’installe sur le sofa près de
moi et me fais un lit près d’elle. Elle n’est plus vraiment capable de
bouger et je me force pour être forte, ne pas pleurer, lui sourire et
lui dire à quel point je l’aime.
Je refuse de dormir, chaque seconde compte pour lui exprimer tout ce que j’avais à lui dire dans les prochaines années.
La seule fois où je manque m’endormir, elle se colle contre moi avec les deux joules d’énergie qui lui restent.
Je m’excuse ma belle. Je reste avec toi, t’inquiète.
Elle de se mettre à ronronner et toutes résolutions de rester les yeux
secs sont oubliées. Je l’embrasse partout, lui déclare mon amour
éternel et espère qu’elle comprend à quel point toutes les fibres de
mon être l’aiment. Je me force à me calmer un peu, avant de la rendre
toute mouillée de tristesse, la pauvre. Je passe mes doigts dans sa
laine si douce et me permet des fois de lui prendre les pattes, même si
je sais qu'elle n'aime pas beaucoup ça.
C’est fou comme la perception du temps est étrange, ce fût la nuit à la
fois la plus longue et la plus courte de ma vie mais d’une façon moins
dichotomique certainement la plus difficile.
Viens le matin et Dre Piette arrive. Elle l’examine et je remarque
comme son examen est différent de celui de l’autre vétérinaire (il dure
plus 30 minutes que 5, si vous voyez ce que je veux dire) et finalement
elle me dit que Kinky souffre d’une insuffisance rénale aiguë et que
son arrêt de mort était signé dès qu’elle est rentrée à la maison suite
à ses deux jours d’absence, puisqu’elle n’a jamais vu de sa longue
carrière un chat s’en remettre. Elle m’explique que la jaunisse est
toujours un symptôme et non une cause, donc traiter la jaunisse
n’aidait en rien la cause du problème : des bactéries se logeant dans
les reins.
Je suis soulagée d’une certaine façon de savoir qu’il n’y avait rien de
plus à faire et que ce n’était pas parce qu'elle avait eu un problème
émotif.
Cependant, le soulagement laisse place à la tristesse qui vite passe
sous la porte de ma colère, parce qu’avoir su cela plus tôt, je
n’aurais pas forcé Kinky à vivre ces moments débilitants. Elle serait
morte une semaine plus tôt avec toute sa lucidité, sa dignité et je me
serais évité le calvaire moral de la voir s’éteindre à petits feux qui
m’ont ecchymosé le cœur en plusieurs endroits.
Heureusement, l’empathie et la compassion du Dre Piette agissent comme un baume et nous nous préparons à euthanasier Kinky.
Tout le long, je la flatte et entre deux sanglots lui dit à quel point
je l’aime et qu’elle fût la meilleure chatte du monde. Je lui souhaite
bonne nuit pendant l’injection de barbiturique.
C’est la première fois que quelqu’un que j’aime meurt. C’est fou comme
la vie ou la mort d’un être aimé fait une différence de poids dans
l’âme. Quand on aime, on se sent gonflé, rempli, plein. La mort fait
sentir si vide.. C’est comme si l’amour, c’est le poids santé de l’âme.
Je sais que certains diront : « c’est rien qu’un chat » mais pour moi
elle est un des rares êtres qui ne m’aura jamais déçu. Si l’amitié est
un contrat, elle est un des exceptionnels amis qui aura respecté sa
part : je la flattais, la grattais derrière les oreilles, lui offrait
un toit, de la bouffe et une place sur le sofa près de moi et en retour
elle agrémentait mon condo de sa beauté mais surtout, surtout me
donnait son amour inconditionnel.
Quand j’y pense, j’ai mal, mon esprit se frappe au mur de
l’impossibilité d'un futur et j’ai de la difficulté à comprendre. Moi
qui rationalise toujours mes émotions, il n’y a rien de plus final et
sans raison autre que la mort c’est la vie et je me retrouve
désemparée, toute nue de n’avoir aucun mécanisme m’aidant à faire face
à ma douleur.
Cependant, croyez-moi, chacune de mes lourdes larmes valent leur
comptant de bons moments et je les pleure, heureuse de l’avoir connue.
Je sais, le temps arrange les choses mais cette notion ne m’est d’aucun
réconfort, je ne peux que continuer à me dire que seul quelqu’un qui
été chanceux d'aimer beaucoup peut autant pleurer.
Dors bien ma belle, je ne sais pas si tu vas quelque part mais si c’est
le cas, met mon amour dans ton baluchon. Je porterai le tiens comme un
collier, le plus beau et le plus précieux qui soit et ce pour le reste
de ma vie.
Merci.